Développement des talents : quand une experte brillante se fige au moindre changement

Cette experte, c’est une ingé séniore dans une boite en forte croissance. Expertise technique impressionnante, conception et code impeccables, respect total de ses collègues sur le plan technique.

Son manager me contacte pour un problème d’une autre nature : dès qu’une priorité change en cours de sprint, dès qu’un besoin client évolue, elle se fige complètement. Pendant ce temps, l’équipe attend, parce qu’elle est sur le chemin de dépendances critiques.

Ce qui ressort de notre entretien

Sans tout dévoiler ici, il est clair qu’elle déteste l’imprévu. Elle a besoin de tout planifier en détail avant de commencer. Quand quelque chose change, elle a le sentiment que tout son travail précédent est perdu.

Elle sait qu’elle peut paraître rigide en particulier vis à vis des métiers. D’ailleurs, elle trouve que ceux-ci exagèrent, qu’ils changent d’avis en permanence, d’autant plus si on leur en laisse la possibilité.

Son manager formule lui les choses autrement : elle fonctionne très bien quand c’est stable et perd ses moyens dès que ça bouge, ce qui devient ingérable dans un contexte où les priorités se réorganisent rapidement.

Chacun est sincère avec sa propre perception de la situation.

Entre expertise et fragilité

Je retrouve cette dualité chez beaucoup d’experts techniques confirmés. Une excellence réelle sur les compétences très techniques, combinée à une fragilité marquée face à l’incertitude.

Dans un environnement stable, cette fragilité ne se voit pas. Dans un environnement qui bouge vite, elle annule une bonne partie de l’avantage que procure l’expertise, parce que la vitesse d’ajustement et cette capacité à gérer l’incertitude comptent énormément.

C’est d’ailleurs un point qui mérite d’être compris par les managers, parce qu’il change la lecture qu’on va se faire de la personne. L’experte en question n’était ni fermée ni de mauvaise volonté. Elle était très compétente et juste démunie sur une dimension que personne ne lui avait jamais demandé de travailler.

Ce que nous avons travaillé

Trois semaines de travail, sur trois choses reliées.

  1. Distinguer ce qui est réellement perdu de ce qui reste réutilisable quand une priorité change. Elle vivait chaque changement comme une perte totale. En posant l’exercice sur trois cas concrets, elle a constaté que l’essentiel de l’analyse, des choix d’architecture et de la compréhension du domaine restait valable. Ce qui passait à la trappe représentait une fraction du travail.
  2. Démarrer sans disposer de tout à 100 % . Elle a pris l’habitude d’engager certaines tâches avec un cadre suffisant plutôt que parfait, en acceptant que des éléments de ce cadre se précisent en route. A vrai dire, pas simple les 2 premières fois mais OK les fois suivantes.
  3. Regarder ce qui alimentait la peur. Le déclic est venu de là. Sa crainte de l’inconnu venait d’une croyance très ancrée : elle devait tout maîtriser pour être légitime. En acceptant de ne pas tout maîtriser, elle est devenue plus performante, parce que plus réactive.

Le résultat et ce qu’il apprend

6 mois plus tard, notre experte ne se fige plus quand les priorités changent. Elle est devenue la personne que son manager sollicite en priorité sur les chantiers techniques majeurs, parce qu’elle combine désormais son expertise avec cette fameuse capacité d’ajustement qui lui faisait défaut.

Pour un leader, trois enseignements se dégagent de ce type d’accompagnement.

  1. Le blocage se lit rarement pour ce qu’il est. Il ressemble à de la rigidité, à de la résistance (mais connaissez mon avis sur ces soi-disant resistances), parfois à un problème d’attitude. Il s’agit le plus souvent d’une compétence manquante, et les compétences manquantes s’acquièrent.
  2. Le sujet ne se traite pas en entretien annuel. Aborder ce comportement par exemple dans une évaluation ne produit rien, sinon de la culpabilité. Ce qui produit un effet, c’est un travail concret sur des situations réelles, étalé sur quelques semaines.
  3. Étonnamment, ce sont vos meilleurs profils qui sont concernés. Les experts qui ont construit leur valeur sur la maîtrise sont ceux que l’incertitude déstabilise le plus. Les laisser sans accompagnement revient à perdre progressivement vos meilleurs éléments dans les moments de transformation, qui comme vous le savez sont de plus en plus nombreux